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On n’aurait bien besoin de s’opposer à la nuit

14 mai 2013 J'aime le livre
Depuis le 17 Août 2011, date de publication de Rien ne s'oppose à la nuit, Delphine De Vigan a eu le temps de savourer le succès de son livre devenu best-seller. Ce roman est une plongée dans son histoire et celle de sa famille, à travers une mère devenue maniaco-dépressive (on dirait bipolaire aujourd'hui) et un chaos devenu habituel. Il a été récompensé par le prix du roman Fnac, le prix Renaudot des lycéens et le prix Prix France Télévisions 2011 ainsi que le Grand prix « roman » des lectrices de Elle 2012. La lecture qu'en fait notre contributeur Agar s'éloigne pourtant de l'avis général. Explications. 

DeVigan 9782253164265Pourquoi écrivez-vous?

L’écrivain ne se pose jamais la question, mais elle lui est souvent posée. Car, pour celui qui n’a jamais compris comment la route pouvait être un doux foyer, la mer un long arrachement, la nuit un écrasant fardeau; pour celui qui vit de l’écume des choses, qui regarde le monde à travers une montre à heure fixe ou derrière les vitres d’un même wagon, pour cet homme-là, plonger sa main dans l’au-delà des mers humaines, déjouer les battements des aiguilles, reformer les verrières de nos perceptions, tout cela paraît impensable. Et ce pour une raison simple: la littérature - comme d’autres arts - nous arrache à notre condition dans l’ici et maintenant au profit de la maîtrise de l’espace et du temps. Impossible à comprendre pour l’être sans mémoire, le lecteur du XXIe siècle.

Parce qu’il faut bien être amnésique pour primer le livre de Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit ; avoir oublié que la littérature parle, certes, de soi mais de soi à travers les tremblements communs de la chair, de la respiration qui s’élevait déjà des profondeurs de nos montagnes et ce jusqu’aux lignes de nos in-quarto. De Vigan confond l’écriture avec le divan d’un psychanalyste, ses lecteurs avec ses amis, la littérature avec le narcissisme. Elle mêle au noir de la graphie, celui du destin de sa famille qui a entraîné le caractère maniaco-dépressif de sa mère, le tempérament incestueux de son grand-père ou encore les suicides de ses cousins. Euripide en aurait fait un drame, une cristallisation de la violence, une catharsis fabuleuse nous promettant la transgression; mais De Vigan, que peut-elle nous proposer ? Son je lui colle trop à la peau ; il badine trop avec la vérité des faits pour qu’il soit autre, condition sine qua non à la fiction.

On serait capable de nous rétorquer que l’auto-fiction joue justement sur ce flou, que l’on ignore tout de la vie de l’artiste pour se prononcer avec autant d’assurance et qu’un oeil tendu vers un angle n’en voit jamais qu’un côté. Mais une telle argumentation semblerait trop facile et le lecteur, même le plus zélé de De Vigan, ne le sait que trop pour tomber dans ce piège à peine voilé. L’auto-fiction est une tyrannie où l’auteur règne sans partage : quoi que le critique dise, il aura tort. S’il trouve le roman mauvais, les dévots de Sa Majesté lui diront : « Une fiction ratée ? C’est pas possible de dire ça ! T’as vu, tout ce qui est arrivé à cette femme ? » Et s’il a le malheur de répondre alors que ce n’est plus une fiction, mais un récit, le deuxième prédicat sauve Son Altesse : « Non, y a des trucs qui sont quand même inventés. »

Néanmoins, il existe un troisième argument, à l’avantage du critique cette fois, celui né aussi de cette ambivalence : le rejet des définitions de roman et de récit ne donne pas celle de l’autofiction, matière informe prenant en otage le lecteur qui s’interroge en permanence sur la véracité de la narration. On ne lit plus pour comprendre un personnage, y déceler le rôle qu’il tient dans la structure du livre, non, on lit dans le but de chercher le sensationnel, la vérité cachée derrière un paravent.

Donc ! La littérature brûle, se consume et meurt sous nos yeux. Si nous n’écrivons plus que dans l’objectif de régler un ou des problème(s) de palpitations cardiaques et de glandes lacrymales, à quoi cela sert-il encore de vouloir être Homère, Tolstoï ou Musil ? Plus besoin ! On ne souhaite pas écrire pour élever une conscience collective, mais on se contente d’un Seroplex et d’un ordinateur où l’on blablate sur sa vie qui n’est pas tout à fait sa vie, mais quand même un peu afin de mendier l’amour qui nous manque ! Cruelle décadence ! Toutefois, il reste un espoir, un espoir venu de la voix de Perse, toujours intacte, traversant le silence des absents en un éclat : « A la question toujours posée « Pourquoi écrivez-vous ? », la réponse du Poète sera toujours la plus brève « Pour mieux vivre ».»

Et vous, Delphine, pourquoi écrivez-vous?

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